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INFERNO, PURGATORIO, PARADISO

Chapeau : Je m'appelle Romeo Castellucci.
Date : DU 14 JANVIER AU 4 FÉVRIER

Source : Le-Maillon (http://www.le-maillon.com)

Genre Agenda : théâtre

Rubrique : 2008-2009

ROMEO CASTELLUCCI Metteur en scène
SOCIETAS RAFFAELLO SANZIO compagnie transdisciplinaire

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du 16/01/2009 12:00 au 04/02/2009 00:00
Salle : MAILLON-WACKEN / HALL 3
Parc des Expositions, Place du Wacken
0033 (0)3 88 27 61 81
Strasbourg 67000 France (Est)




Texte : DE ROMEO CASTELLUCCI /
SOCÌETAS RAFFAELLO SANZIO

TRILOGIE LIBREMENT INSPIRÉE DE LA DIVINE COMÉDIE DE DANTE ALIGHIERI

AUTOUR DE LA DIVINE COMÉDIE:

PROJECTION D'INFERNO ET PARADISO
Mis en scène au festival d’Avignon édition 2008
DIM 25 JANVIER / 18H30

ATTENTION: PROJECTION INITIALEMENT PREVUE LE 23 JANVIER / 20h30
En présence de Romeo Castellucci et des participants au projet.
En partenariat avec Arte Editions et La Compagnie des Indes.

Entrée libre
Réservation au 03 88 27 61 71

RENCONTRE AVEC ROMEO CASTELLUCCI
VEN 30 JANVIER
A l'issue de la représentation de Purgatorio
Entrée libre

« JE M’APPELLE ROMEO CASTELLUCCI »

Accueilli fidèlement à Strasbourg depuis le temps de ses toutes premières créations, Romeo Castellucci est une figure familière du Maillon. Il est l’artisan en images fortes de la Socíetas Raffaello Sanzio qu’il fonda en famille dans les années 80 à Cesena.
Artiste associé de l’édition 2008 du Festival d’Avignon, il était, plus que jamais, attendu au tournant.
Au pied du mur de la célèbre Cour d’honneur, le metteur en scène / plasticien, en artiste radical qu’il est, a présenté sa très libre adaptation de Dante. Non moins que La Divine Comédie : Inferno, Purgatorio, Paradiso, de part en part revisitée.
Refusant l’illustration comme pour mieux ré-évoquer la valeur
énergétique d’un théâtre tragique inspiré par cette Divine Comédie, révoquant la langue de Dante qui fut pourtant celle qui fonda le parler italien, Romeo Castellucci s’est tout simplement dit que l’artiste était le seul à endosser véritablement la responsabilité de ses choix. Il décida donc de « porter Dante comme une chemise mouillée » pour que Dante pénètre en lui. Il s’est avancé le soir de sa première, exposé aux yeux de tous, assumant le risque et le défi. Il nous a dit son nom pour que le danger ait un nom : « Je m’appelle Romeo Castellucci ». Trois chiens en bêtes furieuses ont fondu sur lui, l’ont saisi sous leurs crocs violemment, et se sont acharnés sur lui, en vain. Alors, le grand voyage guidé a commencé : Enfer, Purgatoire, Paradis, qui allait porter l’artiste au devant d’un immense succès public et d’une presse à son sujet enfin unanime.



Mots-clés : inferno, purgatorio, paradiso, romeo castellucci, societas raffaello sanzio, tragedia endogonidia, hey girl, il combatimento, festival d'avignon
Inséré le : 23/07/2008 15:42
CATPAYS
THÉÂTRE, ARTS VISUELS / ITALIE
DISTRIBUTION
Trilogie librement inspirée de La Divine Comédie de Dante Alighieri
de Romeo Castellucci /
Socìetas Raffaello Sanzio


Organisation et administration de la Trilogie
Direction de production Cosetta Nicolini
Organisation Gilda Biasini, Benedetta Briglia, Silvia Bottiroli
assistées de Alba Pedrini
Administration Michela Medri, Elisa Bruno, Simona Barducci
Consultation, planning Massimiliano Coli, SKUPA SRL

Production :
Socìetas Raffaello Sanzio
Festival d’Avignon
Le-Maillon, Théâtre de Strasbourg/Scène Européenne
Théâtre Auditorium de Poitiers, Scène nationale
Opéra de Dijon
barbicanbite09, London as part of Spill Festival 2009
deSingel, Antwerpen
Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles
De Munt/La Monnaie, Bruxelles
Athens Festival
UCLA Live, Los Angeles
La Bâtie-Festival de Genève
Emilia Romagna Teatro Fondazione, Modena
Nam June Paik Art Center, Gyeonggi-do, Korea
Vilnius – European Capital of Culture 09, Vilnius International Theatre Festival Sirenos Cankarjev dom, Ljubljana
F/T 09 Tokyo International Arts Festival


Avec le soutien du Ministère Italien du Patrimoine et des Activités Culturelles, de la Région Emilia Romagna et de la Ville de Cesena
Avec le soutien du Programme Culture (2007-2013) de l’Union Européenne
date
14 JANV > 4 FEV
BIOGRAPHIES
Roméo Castellucci

Après avoir étudié les arts plastiques aux Beaux- Arts de Bologne, Romeo Castellucci fonde en 1981 la Socìetas Raffaello Sanzio, avec sa femme, la dramaturge Chiara Guidi, et sa soeur, l’écrivain Claudia Castellucci. Ils sont installés à Cesena, dans le Teatro Comandini, une ancienne ferronnerie, espace propice aux expériences de plateau, dans la région italienne d’Émilie Romagne. C’est là que Romeo Castellucci a développé un art original de la scène, réunissant toutes les expressions artistiques (théâtre, musique, peinture, opéra, mais aussi la mécanique ou la fabrique d’images), visant à toucher les sens du spectateur.
L’artisanat de la scène et ses métiers, comme les nouvelles technologies et leurs ressorts les plus sophistiqués, sont mobilisés dans la conception minutieuse des différents spectacles, à la fois très frontaux et très élaborés. À chaque reprise, il s’agit de forger une « langue du plateau » dont la vérité se révèle à travers une énergie des corps, par la présence vitale et concrète des matières, du mouvement, de la chair, des éléments sonores et visuels, mis en scène afin de produire du sens dans le regard du spectateur. Dans ses créations, il travaille souvent avec des enfants et réalise également des spectacles pour eux comme Hansel et Gretel ou Buchettino (Le Petit Poucet).
Depuis le milieu des années 1990, les spectacles de la Socìetas connaissent une notoriété croissante, notamment Hamlet ou La Véhémente Extériorité de la mort d’un mollusque, Masoch et Orestea, une « comédie organique » créée à partir de L’Orestie.

Ses représentations divisent parfois le public, mais s’imposent comme une expérience qui reste gravée dans la mémoire sensorielle de chacun. Romeo Castellucci accepte cette perception contradictoire, et n’hésite pas à aller à la rencontre du public. Il pratique le dialogue, il aime s’expliquer. C’est en 1998 que Romeo Castellucci montre un premier spectacle au festival d’Avignon, Giulio Cesare d’après Shakespeare. Il revient en 1999 avec Voyage au bout de la nuit de Céline, qui s’impose comme l’un des événements phares du Festival dans la cour du lycée Saint-Joseph, puis en 2000 avec Genesi. En 2001, Romeo Castellucci et la Socìetas Raffaello Sanzio lancent le vaste cycle de la Tragedia endogonidia, un système de représentations qui, tel un organisme vivant, se transforme dans le temps et dans l’espace en fonction du parcours qu’il effectue d’une création à l’autre à travers les villes européennes, partant de Cesena pour y retourner, en passant par Berlin, Bruxelles, Bergen, Paris, Rome, Strasbourg, Londres, Marseille et Avignon. Le thème commun à ces onze épisodes, étalés sur quatre années et un continent, est un lyrisme de la souffrance, d’où se dégage une énergie vitale des corps que le spectateur perçoit à travers une certaine violence, mais aussi par l’expérience des mouvements, des rythmes, des couleurs, des sons de notre monde contemporain.
En 2007, il a présenté le spectacle Hey girl !, où il traite du féminin, à travers une successions d’images, de sons et d’effets visuels. En 2008, Romeo Castellucci est un des artistes associés au festival d’Avignon et propose ses trois spectacles, Inferno, Purgatorio et Paradiso inspirés par La Divine Comédie de Dante.


La Socìetas Raffaello Sanzio

Romeo Castellucci, metteur en scène ; Chiara Guidi, dramaturge; Claudia Castellucci, écrivain, constituent le noyau artistique de la Socìetas Raffaello Sanzio, qu’ils ont fondé en 1981, à Cesena, dans la région d’Emilie Romagne.

L’orientation générale qui sous-tend à l’œuvre complète de la Socìetas Raffaello Sanzio, est la conception d’un théâtre intense, d’une forme d’art qui réunit toutes les expressions artistiques, en vue d’une communication qui vise tous les sens et dans tous les sens de l’esprit. La majesté de l’équipement visuel et sonore, qui s’appuie tant sur l’artisanat théâtral d’antan que sur les nouvelles technologies, crée une dramaturgie qui désavoue l’hégémonie de la littérature. La recherche menée dans les domaines de la perception visuelle et auditive vise à étudier les effets des nouveaux équipements ou, plus souvent, à inventer de nouvelles machines.

Au début des années 80, la Compagnie met en scène ses propres pièces, caractérisées par une iconographie paradoxale et une logique personnelle, qui se veut l’alternative à la réalité.

En 1986, avec Santa Sofia – Teatro Khmer, la Compagnie met en scène son spectacle-manifeste sous le signe d’un théâtre néo-platonique et iconoclaste, dont l’objectif principal était d’attaquer la représentation même, coupable de redoubler une réalité qu’on entend abolir. Le projet d’abandon de la prédétermination de la tradition se poursuit par la récupération des anciens récits mythiques de fondation de la région mésopotamienne (La discesa di Inanna, Gilgamesh, Iside e Osiride), qui présentaient des figures étrangères à l’histoire, artisans de mondes différents.

De 1986 à 1991, la Socìetas Raffaello Sanzio engage une polémique contre la tragédie, considérée à l’origine de ce théâtre littéraire voué à modérer les volontés humaines les plus inquiètes par une analyse séparées des émotions.

En 1991, à l’occasion de Gilgamesh, on produit un acte d’«auto-clôture » à l’égard de tout moyen de communication de masse et de reproduction. Les photos, les vidéos et les articles de presse sont mis au ban et on étudie la mise à point d’un système publicitaire de communication directe, d’invitation ad personam: rien n’existe au-delà de la pure représentation.
En 1992, par un choix contradictoire, la Socìetas Raffaello Sanzio met en scène l’apogée de la tradition théâtrale de l’Occident : l’Hamlet de Shakespeare. Amleto. La veeemente esteriorità della morte di un mollusco constitue l’un des spectacles clé de la compagnie, puisque le théâtre fait l’objet d’une nouvelle et radicale signification. Amleto est comme un enfant autiste qui réussit à survivre à l’hostilité du monde, à construire une nouvelle généalogie, un nouveau temps, un nouvel espace de vie, et un nouveau langage.
Toujours en 1992, la Socìetas Raffaello Sanzio s’établit dans le Théâtre Comandini, une ancienne école de maîtres forgerons. C’est ici qu’elle commence à développer un théâtre d’enfance, dans le sens strict du terme in-fans: « non parlant », là où l’expérience esthétique et de relation vise encore tous les sens, et où l’acte de parole ne joue pas le médiateur. L’opposition parterre / plateau est abandonnée pour faire place à de gigantesques reconstructions où sentiers, cavernes, animaux, bois, sources, maisons et palais apparaissent magiquement, comme dans les Favole di Esopo avec trois cents animaux d’espèces différentes, ou dans les mises en scène monumentales de Hänsel e Gretel avec un très long labyrinthe et Pelle d’Asino, dont le sol du théâtre Comandini a été creusé jusqu’aux fondations et rempli d’eau. Avec Buchettino (le Petit Poucet de Perrault), mis en scène en 1995, les dimensions de la scène sont réduites à une seule pièce en bois, où les enfants s’assoient sur les cinquante lits préparés pour eux, pour qu’ils écoutent l’histoire et les bruits qui traversent le conte et les parois.

En 1995, toute la trilogie de Orestea (una commedia organica ?) est mise en scène : première incursion dans le domaine de la tragédie classique. La fiction réside dans la vérité corporelle anormale de l’acteur. La préparation du spectacle prévoit le recours à la technologie pour façonner les formes cachées des pulsions psychiques.
Cette année-là, la Compagnie s’essaye au cinéma grâce à la production, par Romeo Castellucci, du moyen métrage 35mm Brentano, tiré de Robert Walser.

Avec Giulio Cesare, en 1997, Castellucci s’attaque au Jules César de Shakespeare. Nourrie d’une réflexion sur les prestiges de la rhétorique en tant que discours du pouvoir, la mise en scène donne à voir, par la projection de gros plans, la naissance de la voix à même la racine de la langue. Tous les personnages sont incarnés par des corps blessés, usés, souffrants, errant dans le monde dévasté par le vide de la parole politique.

Genesi, from the museum of sleep (1999) est la méditation magistrale de l’homme sur le thème de la création. Le livre de la Genèse, dont l’œuvre est partiellement tirée, constitue un autre grand texte mythologique de fondation, qui développe les notions du début du monde, de destruction (considérée ici dans la perspective d’Auschwitz) et de destinée (le fratricide de Caïn contre Abel). La Genèse est considérée ici comme « posthume », comme un inventaire où les choses et l’art demeurent séparés de l’expérience (le musée).

La création de Voyage au bout de la Nuit en 1999, « symphonie instantanée » inspirée du chef d’œuvre de Louis Ferdinand Céline, dans une œuvre pour voix, instruments de musique, machines et images, traduit l’intérêt croissant que porte la Socìetas Raffaello Sanzio à l’univers sonore. Intérêt qui se poursuit par Il Combattimento (2000), pièce de théâtre musicale de Claudio Monteverdi et du compositeur contemporain Scott Gibbons qui, à partir de ces années-là, devient un point de repère permanent de l’œuvre musicale de la Compagnie.

Entre 1988 et 1999, la Socìetas Raffaello Sanzio dirige deux écoles expérimentales : une pour l’enfance, menée par Chiara Guidi (Scuola sperimentale di teatro per l’infanzia) et une pour la jeunesse, dirigée par Claudia Castellucci ( Teatro della discesa ).

En 2000, Romeo Castellucci reprend son activité de plasticien. Avec Rhetorica. Mene Tekel Peres, il inaugure à Palerme, dans l’ancien asile de la Vignicella, une exposition d’œuvres plastiques et de représentations figuratives esthétiques-biologiques qui se matérialisent dans la puissance invisible des bactéries. Cette exposition, enrichie de nouvelles œuvres, a été organisée également à Rome, dans l’ancienne Prison des Mineurs de l’Institut San Michele.

En juillet 2002, le Festival d’Avignon consacre l’exposition principale à Romeo Castellucci qui présente, dans la Chapelle Saint-Charles, To Cartage then I came : un ensemble d’oeuvres animées par un principe de mouvement répétitif, qui pose le problème du début comme véritable énigme du monde.
Romeo Castellucci a dirigé, en 2005 la 37e édition de la Biennale Théâtre de Venise, dont le titre était Pompéi, le roman des cendres. Cette Biennale a cherché à faire ressortir un art dramatique souterrain, enfoui sous les cendres, et à favoriser un art essentiellement plastique, où le texte même prend valeur matérielle. Le festival accueille également des genres limitrophes (tels que la performance ou des actes théâtraux constitués uniquement d’éléments incorporels) ainsi que des formes musicales qui se manifestent comme véritables présences scéniques.

Au-delà des spectacles, la Socíetas Raffaello Sanzio a publié plusieurs livres de théorie théâtrale et produit de manière autonome toute une série de vidéos. La Compagnie fréquente les théâtres et les festivals les plus importants des principales capitales d’Europe, des Amériques, d’Océanie, et d’Asie et a remporté des prix en Italie et à l’étranger.
ENTRETIEN
Entretien avec Romeo Castellucci
Propos recueillis par Antoine de Baecque en février 2008


Que représente pour vous d’être artiste associé à cette édition 2008 du Festival d’Avignon ?
Romeo Castellucci :C’est, au bout de dix années - nous sommes venus avec la Socìetas Raffaello Sanzio pour la première fois en 1998 avec Giulio Cesare-, une étape importante dans la relation de confiance que nous entretenons avec Avignon.
Mais c’est surtout l’occasion d’aller plus loin encore dans ma rencontre avec le Festival et son public, donc de faire aboutir mon travail par sa remise en danger, en question. J’aime à Avignon cette rencontre avec le spectateur inconnu, avec un public élargi, qui échappe à l’assemblée des spécialistes. Le Festival est un laboratoire artistique et humain. Ici, on peut écouter les autres, et pas seulement montrer ses spectacles. Cette rencontre avec le public m’apporte beaucoup pour comprendre mon propre travail. C’est ce que j’appelle « la production des idées ». Mais cela veut sans doute dire encore plus, seule une sensation pourrait l’exprimer. J’ai peur, évidemment.

Vous venez à Avignon avec une Divine Comédie, d’après Dante, en trois spectacles Inferno, Purgatorio, Paradiso, c’est un pari audacieux…
J’ai toujours eu, depuis l’adolescence, ce rêve de La Divine Comédie. Mais comme un rêve qui m’était interdit. C’est une oeuvre d’imagination, liée à des visions, cela m’est très proche. Ce qui m’a toujours attiré vers La Divine Comédie est précisément cette impossibilité à s’y mesurer. J’éprouve le besoin de me sentir démuni quand je travaille, cela me permet de dépasser le problème de l’illustration du texte pour penser le rapport de la représentation de ce texte avec l’irreprésentable. Là est le noyau du théâtre. Ce n’est pas un texte à montrer, à illustrer, mais une condition où l’on se place pour mieux voir, pour se métamorphoser en voyant. Comme si, à chaque fois, on refondait l’imagination en soi-même.

C’est assez proche de la place de Dante lui-même…
Dante a effectivement imaginé son oeuvre en se situant comme artiste dans le centre de sa représentation. Il est à la fois celui qui écrit et celui qui subit cette écriture, un artiste constamment caché dans son texte, donc très fortement présent, mis en scène telle une présence de regards, Dante n’a pas écrit une autobiographie, mais davantage une oeuvre, comme s’il désirait s’y perdre. C’est, par exemple, la place de la forêt obscure qui ouvre le texte. Jamais Dante ne dit pourquoi il se trouve dans cette forêt, ni quelle force l’a poussé dans l’obscurité. Ce manque d’explication est fascinant. Il s’agit plutôt d’être là, présent dans cette obscurité, sans raison. Pour moi, cette obscurité est fondatrice au sens où elle ressemble à une forme d’espace originel qui serait le plateau vide, là où tout est possible. Mais c’est également l’espace où existe une menace, difficilement identifiable et que l’on ne peut que ressentir. Les bêtes qui rôdent, le monde hostile. L’oeuvre se retourne contre elle-même, et Dante assume cela. Il fait un choix qui le pousse sur cette voie cheminant entre la conscience et l’inconscience. C’est comme une chute. Il tombe dans l’oeuvre, au-delà de la raison. Cela m’a captivé, car j’ai tenté de le traduire en sensations sur le plateau. Le sens tient entièrement dans cette émotion très directe. L’oeil amène l’information, le son, l’émotion.

Vous allez travailler avec vos collaborateurs habituels ?
Scott Gibbons retravaille avec moi le son des spectacles. Il capte des sons dans la nature, dans le monde, et les restitue en une musique électro-acoustique. Car je voudrais entendre la chair, les os et il parvient à faire bouillir le sang ! Il voudrait également enregistrer des sons à la morgue, pendant des autopsies. C’est évidemment terrifiant, mais ce n’est pas de la provocation, cela rejoint aussi un travail sur la mélancolie, avec des sonorités douces, puissantes mais gracieuses. Je désirerais pour Inferno une tonalité de douceur.

C’est également une source de violence…
Il y aura bien sûr de la violence. Lucifer et son hachoir à viande humaine, cette expérience du corps humain qui tombe dans la matière, cette condition terrifiante de la chute. Cependant, il existe dans ces spectacles une forme extrême de nostalgie, qui provoque elle-même une douceur paradoxale, celle du manque de vie. Dans Inferno, je voudrais entendre le “bruit” de ces langues jamais entendues.

D’autres collaborations sont pour vous importantes sur ces spectacles ?
J’ai également travaillé avec la chorégraphe Cindy Van Acker, dont le travail sur le volume du geste fractionné m’a toujours fasciné. Nous tentons ensemble d’approcher le mouvement de la foule. Nous avons pensé au lien entre les personnages et le sol, la terre, le plateau, ce contact tellurique entre les corps et le sol. Pour Inferno, cela fait beaucoup de monde sur le plateau. Mais ce contraste m’intéresse. D’un côté la solitude, une personne seule perdue sur l’immensité du plateau; de l’autre la foule, qui envahit tout. Cette solitude de l’homme dans la foule a provoqué en moi une dynamique des images. Car tous se sentent abandonnés, et personne ne parvient à sortir des cercles du temps…

Vous avez effectué un important travail avec les animaux…
Dante utilise beaucoup le bestiaire. Chaque animal est codé et apporte une force allégorique universellement connue… Ce travail avec les animaux était donc nécessaire, mais il est également dangereux, car les animaux sont puissants. Ils volent littéralement l’énergie du plateau et inaugurent l’être « tel qu’il est ». Il faut être très attentif.

Inferno prend place dans la Cour d’honneur. Un défi supplémentaire ?
Le Palais des papes représente le vrai contexte de Dante ! La langue de Dante, l’italien vulgaire, a ses racines dans le provençal, tel qu’il était encore parlé à Avignon à l’époque. Clément V, le pape qui a déplacé la papauté à Avignon, figure lui-même dans L’Enfer. Dante a écrit La Divine Comédie pendant la construction du Palais des papes. C’est une coïncidence étonnante. J’ai ressenti une sorte d’appel en relisant ce texte. C’est apparu comme une évidence. Par son aspect extérieur, son pouvoir noir, sa mémoire meurtrie, les murs transpirent cela, et la façade du Palais est un visage de méchant, comme un personnage de l’Enfer. C’est une présence maléfique, comme si le Palais était le lieu même du Jugement dernier.

La Cour d’honneur est un lieu dangereux…
Cet espace est extraordinaire, au-delà de sa mémoire, car c’est un lieu très difficile, plein de dangers et en même temps très simple. Chaque geste y prend un effet d’amplification radical. La Cour vous oblige ainsi à retourner dans une condition d’ignorance, d’innocence. Il faut oublier le texte, l’appareil critique, et je ne fais pas de philologie. En fait, il s’agit d’être Dante, d’entrer dans la condition de Dante égaré sur un chemin inconnu. Et de recevoir les images comme lui les a sans doute perçues. Quand il commence son aventure, il ne sait rien, il ne connaît rien, il entre dans un état de faiblesse totale, de fragilité absolue. C’est un texte impossible dans un lieu impossible, et la seule condition pour le faire ici, c’est de trouver cet état de perte et de fragilité. Il faut rechercher cette faiblesse en soi, afin de se mesurer à cet impossible qui est infini.

Et le Purgatorio, conçu pour Chateaublanc, quels en sont les principes directeurs ?
Ce Purgatoire est un « canto della terra », très matériel et concret. Le ciel, les arbres, les rochers, les éléments de la réalité apparaissent soudain de façon radicale et étrange, là où les hommes sont condamnés à redoubler leur vie. Cela veut dire qu’il faut comprendre ce que signifient concrètement ces notions, « enfer », « paradis », « purgatoire », dans sa propre action, en soi. Et l’un des objets de ces spectacles consiste à retrouver l’immensité de ces mots dans le quotidien de chacun. Cette forme de métaphysique intime, on peut la trouver cachée en chaque épisode de La Divine Comédie, mais sans doute est elle encore plus sensible dans Le Purgatoire. Là, dans le texte de Dante comme dans mon spectacle, l’homme devient un être curieux, mais sans cesse arrêté par le concret des choses et des objets qui l’entourent. Cette matière l’occupe, l’encombre, l’attache, et souvent le tourmente. Les personnages font l’expérience du corps banal, des retrouvailles avec le monde fini, avec la nature connue, avec les matières de la vie. Ils se savent condamnés à errer parmi la réalité, « une réalité sans ombre ». La punition, ici, c’est tout simplement de vivre, de faire l’expérience du monde. Mais cela permet également de se retrouver, soudain, de l’autre côté du jeu du théâtre, dans l’envers de la représentation. Comme si chacun pouvait assister au spectacle projeté de sa propre vie. C’est donc une expérience de la lucidité qui dérange, fait peur, comme si les sensations et les corps se dissolvaient dans la matière. Purgatorio propose un monde en représentation, comme s’il était passé tout entier de l’autre côté du miroir. Tout se dédouble, et le dispositif scénique donne un grand rôle aux objets. C’est sans doute le moment le plus complexe, car il faut trouver un dispositif où apparaît très nettement le jeu du théâtre.

Votre Paradis, enfin, se tient à l’Église des Célestins…
J’ai réfléchi, dans cet espace que je connais pour y avoir proposé Hey Girl ! en 2007, à la condition du spectateur, à son chemin par rapport à La Divine Comédie. C’est ma forme de fidélité à l’oeuvre, davantage qu’au texte lui-même. Une fidélité à la trajectoire du spectateur dans l’oeuvre, une fidélité géométrique. Le paradis est le lieu de la désincarnation. Les corps n’existent plus, il n’y a plus de visage, il n’y a que de la lumière qui aveugle. Et le parcours devient de plus en plus proche de l’intimité du spectateur. Pour moi, Paradiso est le chant le plus épouvantable, quand la lumière se fait danger, radioactive, une lumière impossible. Dieu protège Dante par une cuirasse de lumière, qui elle-même attaque la lumière. C’est un combat lumière contre-lumière, avec une forte impression de danger, et un éloignement douloureux entre les âmes et les corps, les âmes et le monde. Beaucoup de choses sont ici ressenties à travers le travail du son. Paradiso propose un monde paradoxal, répétitif, morne, comme une autre forme de condamnation, une autre exclusion de l’homme. Dans Inferno, l’homme était exclu des élus. Ici il est exclu du monde, condamné à errer dans un paradis qui lui apparaît comme un univers sans corps, sans visage, sans matière, un lieu de pure lumière et de sonorités sans limites, tout entier dévoué à la seule gloire du dieu créateur. Je voudrais donc considérer ce Paradiso à travers ce thème des exclus. Ici, le public pourra choisir le temps qu’il désire rester dans cet espace, puisqu’il pourra circuler à l’intérieur d’une sorte d’installation, comme une fin ouverte à La Divine Comédie, comme s’il décidait lui-même de la fin du spectacle.
PRESSE
Pour obtenir le dossier sur la trilogie autour de La Divine Comédie cliquez ici

Socìetas Raffaello Sanzio - http://www.raffaellosanzio.org

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